Le Mémorial américain de la Meuse-Argonne : au sommet de la tour de Montfaucon
Par Christophe Vandewalle · 7 min de lecture
La tour de Montfaucon se dresse là où se trouvait autrefois le village. Le matin du 26 septembre 1918, les soldats des 37e et 79e divisions américaines y entamaient leur assaut ; deux jours plus tard, ils avaient pris la colline, au prix de sept mille hommes. Dix-neuf ans après, les États-Unis y élevaient une colonne dorique de cinquante-huit mètres, en calcaire clair acheminé à travers l'Atlantique, dédiée à ceux qui étaient montés ce jour-là. Voici l'histoire de cette tour, ce que l'on y voit — et pourquoi tout circuit en Meuse-Argonne gagne à commencer par elle.
La colline avant la tour
Avant 1914, Montfaucon était un village d'environ deux cent cinquante habitants, avec son église, son école, sa mairie et les vestiges d'une collégiale médiévale au sommet. La colline culmine à 336 mètres et domine la campagne sur trente kilomètres dans toutes les directions — un de ces points hauts meusiens qui décident d'une campagne militaire.
À l'automne 1914, la Ve armée allemande s'en empare presque sans combat. Pendant quatre ans, la colline devient l'un des principaux postes d'observation du front occidental. Depuis des bunkers en béton plantés dans la pente, les artilleurs allemands réglaient leurs tirs sur Verdun pendant toute l'année 1916. La tradition militaire allemande veut que le Kronprinz Wilhelm, qui commandait le groupe d'armées de ce secteur, y soit monté à plusieurs reprises pour observer la bataille.
Lorsque les Américains atteignirent enfin la crête, en septembre 1918, le village n'existait plus. Quatre années de pilonnage avaient broyé le moindre bâtiment. Comme Fleury-devant-Douaumont ou Bezonvaux, Montfaucon aurait pu rester un de ces villages « morts pour la France ». Mais les habitants survivants choisirent de rebâtir un peu plus bas, en contrebas de la colline. Le sommet, lui, fut cédé aux États-Unis.
Comment la tour fut construite
L'American Battle Monuments Commission est créée par le Congrès américain en 1923, chargée d'élever des monuments permanents sur les principaux champs de bataille américains de la Grande Guerre. Le général Pershing en assure la présidence jusqu'à sa mort. Pour la Meuse-Argonne — de loin la plus grande opération américaine du conflit — l'ABMC voulait un monument unique, visible depuis tout point de l'ancien champ de bataille.
L'architecte fut John Russell Pope, l'un des grands noms de l'architecture américaine de l'entre-deux-guerres, également auteur du Jefferson Memorial à Washington. Son projet pour Montfaucon est sec, presque sévère : une seule colonne dorique en pierre claire, cannelée, surmontée d'une plate-forme et d'une statue de la Liberté. Aucune allégorie surchargée, aucun bas-relief héroïque. L'écart avec le pathos du Mémorial du Hartmannswillerkopf ou avec la massivité de l'ossuaire de Douaumont est immédiatement visible : autre culture du deuil, autre vocabulaire de pierre.
La construction se déroule dans les années 1930, en pleine Grande Dépression. L'inauguration a lieu le 1er août 1937, en présence du général Pershing et du président Albert Lebrun. Dix-huit mois plus tard, la Seconde Guerre mondiale éclate. Durant l'Occupation, la Wehrmacht réutilisera brièvement la tour comme poste d'observation, sans l'endommager.
La vue depuis le sommet
Un escalier en colimaçon de 234 marches conduit à la plate-forme d'observation. Des panneaux scellés dans le parapet identifient ce que l'on voit dans chaque direction.
- Au nord, les crêtes sombres de la forêt d'Argonne, où le Lost Battalion fut encerclé six jours.
- Au nord-est, Romagne-sous-Montfaucon, où le cimetière américain s'étale sur un versant exposé sud. Par temps clair, on distingue la ligne sombre des croix sur la pelouse.
- À l'est, la vallée de la Meuse, limite orientale de l'offensive, et au-delà les hauteurs qui consumèrent l'armée française en 1916.
- Au sud, les pentes douces depuis lesquelles l'assaut américain s'élança le 26 septembre 1918.
- À l'ouest, la haute campagne vers Reims et la Champagne, où la IVe armée française de Gouraud attaqua à la même heure que les Américains.
C'est l'un des rares points hauts de la Meuse d'où l'on saisit la géographie d'une bataille entière d'un seul regard. En cinq minutes, on comprend pourquoi Montfaucon était l'objectif décisif du premier jour.
L'architecture vue de près
Au pied de la colonne se dresse la statue de la Liberté, tournée vers le sud — c'est-à-dire vers les États-Unis. Au-dessus de l'entrée, la dédicace : « Érigé par les États-Unis d'Amérique en commémoration des services rendus par sa Première Armée. » Tout autour du soubassement, les dix-huit divisions américaines et les villes principales libérées par leurs hommes.
Faites le tour de la colonne lentement. Les cannelures ont été tracées à la main, dans la masse. Les proportions sont celles de l'ordre dorique grec, dépouillées de tout ornement. Pope parle ici la même langue que celle qu'il emploie pour le National Archives Building à Washington : la république à la manière classique, sobre par devoir.
Informations pratiques
Entrée libre. Le Mémorial est ouvert tous les jours sauf le 25 décembre et le 1er janvier, avec des horaires saisonniers — vérifiez sur abmc.gov avant de partir. Au pied de la tour, un petit centre d'accueil tenu par le personnel de l'ABMC répond aux questions en français et en anglais. Parking gratuit immédiatement sous le monument.
La montée est raide et l'escalier étroit. Il n'y a pas d'ascenseur. Les visiteurs à mobilité réduite peuvent toutefois profiter du parc, des panneaux explicatifs au sol et des ruines de la collégiale médiévale juste à côté.
La meilleure manière d'ouvrir une journée de mémoire
Le Mémorial se trouve à six minutes en voiture de la Ferme Lafayette — ou trente minutes à pied par beau temps. Nous conseillons de commencer la journée ici, dès l'ouverture, avant l'arrivée des quelques cars de touristes. Monter la tour, prendre la mesure du terrain : tout le reste de la journée se lit ensuite sur une carte mentale claire.
La séquence naturelle au départ de Montfaucon : tour le matin → cimetière américain avant midi → déjeuner à Romagne-sous-Montfaucon → Musée Romagne l'après-midi → retour à la Ferme Lafayette pour le dîner.
La Ferme Lafayette se trouve à cinq minutes en voiture du Mémorial américain. Petit-déjeuner inclus ; table d'hôtes en trois services sur demande. Sandra et Christophe accompagnent les visiteurs depuis plusieurs années — ils sauront vous aider à organiser votre circuit. Voir les disponibilités →
